Jean-Pierre Humbert peintre et graveur

UNE VALISE LOURDE DE POIDS ET DE SENS

Par Hubertus von Gemmingen
 

En regardant en aval nous nous souvenons d’avoir regardé, il y a bien longtemps, en amont. Le demain qui ne nous appartient pas encore se transforme sans cesse en un hier dont nous ne nous souvenons guère qu’il aurait pu nous appartenir. C’est bien cela, le «Passé recomposé» auquel Jean-Pierre Humbert s’adonne avec un acharnement têtu et un courage sans borne depuis cinq ans. Frôlant la mélancolie, proche de la désillusion, il s’efforce d’enfermer le temps qui passe dans une valise. Une valise ni de cuir ni de carton, mais en bois de cerisier, à l’instar d’une de ces boîtes merveilleuses créées par les maîtres artisans japonais comme écrin pour les joyaux de ce monde.

En lançant en 2004 son projet de «réaliser cent estampes numériques en utilisant les créations diverses qui ont jalonné mes trente cinq années de travail reposant» (JPH), l’artiste se trouvait d’une part devant une valise vide et d’autre part en face d’une profusion de travaux témoins d’une carrière de créateur. Loin de former une sorte de paravent contre les bêtises quotidiennes et les angoisses existentielles, toutes ces œuvres donnent lieu à une distanciation salvatrice, une critique libératrice et une reconstitution innovatrice du passé. En cela, le projet de JPH va beaucoup plus loin que la fameuse valise de Duchamp, conçue comme un simple musée portatif.
 
«Faire sa valise» ne suppose pas seulement la connaissance du choix des objets à emporter, mais laisse présager également un départ, la valise étant le compagnon incontournable d’un voyage soit-il planifié ou spontané. Elle devait être aussi légère que possible pour ne pas se transformer en faix. Ni l’un ni l’autre ne conviennent à la valise de JPH. Le processus créateur entamé par l’artiste exclut une planification exacte des cent estampes dès la première planche. Après l’achèvement de la dernière série, et pas plus tôt, nous serons à même d’évaluer la cohérence de l’ensemble et la pertinence des sujets, tels le genre humain et la famille, les débauches de la société et le bêtisier de la politique, le bâti et l’urbanisation, le paysage et les arbres, la terre, le cosmos et j’en passe.
 
Avec chaque livraison d’estampes au fil des années, la valise a gagné en poids réel et virtuel. D’un point de vue symbolique, le nombre de cent signifie la béatitude céleste et la perfection ordinale, le dix fois dix représentant l’harmonie du tout universel. Dans sa forme multipliée, le dix comprend le créé et l’incréé, l’alpha et l’oméga, le début et la fin, la puissance et la force, la vie et le néant.
 
La valise de JPH est donc lourde, très lourde: de poids et de sens, de planches et de passé, de mises à jour et de création. Son contenu broie et condense trente cinq ans d’activité. «Ainsi tout flux retourne à ce qui lui a donné le principe de son affluence: l’eau court à la mer, d’où elle sort, le corps à la terre, d’où il est tiré, et le temps à l’éternité d’où il découle». Ce sont les mots de Henri-Corneille Agrippa de Nettesheim, astrologue éminent et physicien de la ville de Fribourg en 1523. Mais il y a plus que ce retour aux origines obscures, parce que les estampes numériques de notre passé recomposé nous conduisent, dénuées de toute nostalgie pleurnicharde, vers un avenir à nouveau pictural.