Jean-Pierre Humbert peintre et graveur

Oeuvre de la semaine

À l’écart des foules, pratiquement inutile, la ruelle des Cordeliers n’existe que pour que vous puissiez accéder à mon atelier et à sa prestigieuse dépendance, la Galerie Contraste. Hier, une passante, sans doute égarée, consommatrice indisciplinée, s’est débarrassée de la laisse qui la liait à son téléphone portable à usages multiples et, la tête négligemment vagabonde, a laissé son regard s’attarder sur les barreaux que je venais d’installer sur l’une des ouvertures de la maison qui abrite l’atelier. Elle inaugurait ainsi ma réalisation intitulée Un amour constructif. Des barreaux qui promettent le bonheur.

Je vous invite à venir le jeudi 8 septembre à 18h à la Galerie Contraste, ruelle des Cordeliers 6 à Fribourg. Nous inaugurerons nos installations récentes : ces barreaux, un vitrail, de nouveaux aménagements ainsi qu’une belle porte d’entrée pour la galerie. Mais, l’évènement de la soirée et le vrai motif de cette invitation, c’est le vernissage de l’exposition des extraordinaires papiers découpés de Ueli Hofer.
 
Vous ne le savez pas encore, mais à moins de vivre sous un caillou au sommet du Moléson, vous avez déjà eu l’occasion d’admirer des découpes de Ueli Hofer. Ce n’était pas dans une galerie, mais dans un supermarché, sur des boîtes de chocolat Cailler. C’est donc un artiste que vous connaissez déjà un peu qui sera présent à la Galerie Contraste pour le vernissage de son exposition. Ne ratez pas cette occasion de le rencontrer.

L’exposition se poursuivra jusqu’au 15 octobre 2016 et sera ouverte les samedis de 9h à 12h, les dimanches de 14h à 18h.

Fribourg et son fameux jet d’eau bénite
Estampe numérique de Jean-Pierre Humbert

Au bout des lacs de Lausanne et d’Evian, le jet d’eau de Genève fête ses 125 ans. Sur les bords de la Sarine, Fribourg fête son fameux jet d’eau bénite à la galerie Contraste, tous les samedis matin entre 9 et 12 heures. Rafraîchissant!


Texte de Benoît Junod, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

J’ai rencontré Jean-Pierre Humbert voilà une quinzaine d’années dans un contexte assez particulier : j’étais à l’époque à l’Ambassade de Suisse à Belgrade et lui, de par le fait que sa femme Milka est Serbe, y venait régulièrement malgré l’opprobe de tous à l’égard de ce pays. C’était la pire époque des sanctions, quand les gens avaient faim, puis celle du bombardement. Aucun Suisse ne s’aventurait là-bas, sauf lui. Et il venait calmement, sans critiquer ni les uns ni les autres, ignorant les vociférations de la communauté internationale, restant un observateur attentif, neutre et indépendant. S’il exprimait un avis, c’était toujours empreint d’une profonde compassion à l’égard de ceux qui souffraient, et pour condamner la bêtise humaine ( de toutes parts ) qui en était la cause.

L’Estampe numérique La Lueur ne se réfère pas directement au conflit, mais elle le traite métaphoriquement par le biais d’un sujet voisin, celui de l’environnement.

La Lueur montre un paysage urbain dense, qui n’est sûrement pas Belgrade, mais une métropole bien à nous, avec d’innombrables cheminées d’usines desquelles montent des volutes de fumée. Ces volutes se transforment, au fil de leur ascension, en bulles, en plumes, en strates que l’artiste fait savamment s’imbriquer. Au mileu de ces géométries inquiétantes, un rectangle blanc. Ce n’est pas un morceau de ciel, comme ceux que l’on aperçoit à droite sur l’horizon, derrière les cheminées : il serait bleu. C’est donc une lueur, une lueur blanche qui s’ouvre dans ce ciel inquiétant et lourd. Une lueur d’espoir.

Jean-Pierre Humbert nous donne cette lueur d’espoir dans un contexte où l’homme est en train de s’auto-annihiler. Et voilà pourquoi le contexte de ces années noires à Belgrade me semble avoir une parenté avec le narratif de cette image. Malgré la folie de l’autodestruction des hommes, il y a toujours une lueur – un rectangle qui se distingue dans la masse et offre une fenêtre par laquelle respirer, ou s’échapper.

Texte de Jean-Christophe Emmenegger, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Entre la réalité et la fiction, l’image donne encore quelques informations. Pas de l’imagination sans contrôle ou sans objet, ni l’expression de la nécessité d’exister – car l’idéal apparaîtrait derechef sur un plateau comme la tête de Jean Baptiste. Mais l’image essentielle, artistique, – pour l’appeler encore ainsi, – malgré des tentatives de destruction bien actuelles…

Pour détruire la possibilité de l’image, il n’y a pas d’autre choix que s’attaquer à la surface, miser sur l’épuisement par la répétition, se laisser aller à l’hébétude par l’exacerbation des contraires ou introduire le paradoxe en faveur de la vie qu’est le cri d’agonie.

Mais l’image reste autant possible que ce fond noir comme l’univers sans regard, un fond d’erreur ou de possibilité sans limites. Une tête au carré sécrète, exorbite de façon symbolique deux têtes mieux humanisées et ainsi de suite jusqu’au premier plan dénonçant l’illusion : ces quatre personnages sans beaucoup d’identité propre, rappellent autant les camps de concentration que les clones plus récents. Ils nous regardent et disent « c’est ainsi que nous sommes » à moins qu’ils ne posent la question « est-ce ainsi que vous êtes ? »

Malgré cette multiplication classique du népotisme à partir du grand patron carré, symbolique, il reste un espoir avec les nuances d’humanité perceptibles dans les visages au premier plan : ce sont eux qui regardent et qui sont regardés, eux qui ont le plus de présence.


Texte d'Ivana Marcikic, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Avec son estampe Le choc du futur créée en 1979, Jean-Pierre Humbert a pressenti l’avenir. Il l’a fait non seulement par le titre de son œuvre et son anticipation visionnaire du 11 septembre 2001 mais aussi avec l’effet graphique de la technique lenticulaire. Cette composition rend l’illusion du mouvement, les figures humaines en forme de fleur et de faune se déplacent avec leurs ombres portées.

Le rapport entre les zones horizontales et verticales ainsi qu’entre les ornementations  superficielles et spatiales est équilibré. La disposition est aboutie, avec des formes variées, étonnantes et rythmées par la diversité de leurs tailles. La gamme des tons gris prédomine et contribue à donner l’impression de mouvement. Les motifs se déplacent le long des raccords, dans les nœuds et dans l’espace de la grille du squelette architectural ou alors, ils se tiennent dans le point pariétal de la grille polygonale des façades parallèles. Le double sens a créé un étrange effet lenticulaire dans l’espace de l’estampe en 2 dimensions.

Si l’effet cité nous était inconnu, l’estampe Le choc du futur nous ferait ressentir la sensation d’animation par le biais de la multiplication des images décalées comme au début du cinéma. Le sentiment du mouvement est ici réalisé de manière très convainquante. Il se produit dans notre champ visuel sans nous perturber mais attire notre regard qui accompagne les différentes figures en apesanteur.

Je perçois ce tableau comme une représentation de  l’architecture du réalisme socialiste que je nomme la cage urbaine. Elle sépare l’homme de la nature, de la lumière, des liens avec la terre et avec le biomonde, elle détruit l’esprit de liberté, gomme tout individualisme humain et impose la claustrophobie. Cette estampe détaille sans ambiguïtés cette cage. Avec des moyens d’expression simples, d’une manière extrêmement convaincante, elle nous la montre, égale sur tous les étages, sans rez-de-chaussée, sans toiture, sans début et sans fin, figuration de notre impuissance face aux forces qui nous dépassent. La seule issue semble la fuite par la fenêtre pour chercher à souffler par n’importe quel moyen, pour se libérer de cet esclavage, pour un espace sans frontières, pour trouver la liberté personnelle, même si l’épilogue est l’inévitable départ, l’abandon de ce monde, la fin de la vie.


Texte de Colette Gaillard, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Intimité.
Mot de fouille
Mot de fosse.
Ossements de chaleur enfermant le ciel comme une chape d’église.

Je cherche mon temple, une bâtisse à la mesure de ma foi…
La demeure d’un esprit, d’un souffle sec mettant le feu à l’oreille et à l’âme, une étendue de steppe.

Et je ne sais précisément si le vent vient de l’œil ou de la langue,
des mots glissés ou de la caresse de lumière d’un khôl noir fusant mon corps ouvert.

Intimité.
Altération d’offrande
Altération d’un pauvre chant
La partition est laissée aux soins du courant.
Dans le silence infini, dans un océan d’algues vrillées, la vie glisse toute seule.

Spasmes qui s’entourloupent entre ma glotte et mon âme.
Vocables ininterrompus du jus des déchirures.
Je presse mon cœur citron et l’amère transpiration des amours fermentées.
Il coule et trempe.

Je cherche mon temple, une bâtisse à la mesure de ma foi…
Mais se tenir droit, encombré, les bras tendus pour que la nuit y pende sa lessive, ses poussières, ses nippes anciennes et collantes encore de ses vieilles douleurs. Se tenir ainsi, se croyant utile, se croyant aimer.

…oui, à la mesure de ma foi.


Texte de Mustapha Khamsi, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Tableau saisissant. Parlant à ceux qui veulent entendre…
Plus fort et plus profondément que la Voix ou l’Ecriture.
Représentation symbolique du Genre Humain : certains irradient la lumière et sont beaux, d’autres, sombres, interlopes et inquiétants.
L’homme a reçu la liberté. Même celle de choisir ses chaînes…

Choc des civilisations ?
Quand il y a choc, n’est-on pas fondé à se demander s’il y a vraiment civilisation ?
Et d’ailleurs, c’est quoi une civilisation ?
Marrakech, le Maroc, le Maghreb. Rive sud de la Méditerranée pour vous, rive nord pour nous…
Les géographes arabes plaçaient le pôle Sud en haut de leurs cartes, illisibles si on ignore cela. Tout est question de référence. Où placer le point zéro ? Chez vous les penseurs ont résolu élégamment le problème : le même point devient début et fin. L’alpha et l’oméga. Tout est dit pour celui qui se donne la peine de lire et de réfléchir.
Il ne peut y avoir de choc, même de civilisations, s’il y a curiosité pour l’autre. Rencontre, Reconnaissance et Respect. La règle des 3 R…
A plus forte raison en ces temps troubles et troublés que connaît notre jolie petite planète bleue, qui hélas devient chaque jour un peu plus rouge.

Et le sang est rouge partout. Les larmes et la peine sont les mêmes partout. A cause de l’intolérance, elle-même fille de la méconnaissance et surtout de l’ignorance, c’est-à-dire de l’indigence de l’esprit.
Etrange et foutu XVème siècle de nos religions bibliques respectives… Période des Zélotes chez les Juifs, Inquisition dite sainte chez les Chrétiens, temps actuels chez les Musulmans…
Peste noire, peste brune, peste verte. Pourquoi dénaturer ainsi l’arc-en-ciel, propriété de nos enfants ?
Choc des civilisations ?

Il n’y a, en vérité, que choc d’egos surdimensionnés et pathologiques, gérés par l’orgueil et jamais par la générosité et l’amour de l’autre.
Vous avez dit tolérance ?
Peut-être faudrait-il lire – ou relire – Le Petit Prince de St-Exupéry et Le Prophète de Khalil Gibran…


Texte de Bernard Bailly, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Un visage aux yeux grands ouverts nous fait face. Regard intense, interrogateur. Mine défaite : le fard coule.

Quinze états du même personnage – celui qui nous fixe – montrent les stades de sa descente vers l’abîme : du simple vague à l’âme à la chute libre dans le vide.

Le gouffre aspire ce personnage. La faille s’éclaircit et s’élargit vers le bas. Les bords droit et gauche sont foncés. Ils mettent en évidence la profondeur de l’abîme et tracent la direction vers cette funeste issue.

Une tache à la hauteur du front montre la souffrance insupportable endurée par le personnage central. Les racines n’ont même plus la résistance suffisante pour retenir ce trop lourd fardeau : il est lâché !

Si le titre de l’estampe est Photo-roman, le thème en est la dépression.

Le photo-roman raconte une histoire au moyen d’une succession de photographies. Ici, le rapport au titre est la succession et la superposition d’états montrant les dernières secondes avant l’irrémédiable chute. L’objet réel de ce drame n’est pas expliqué. Ce non-dessiné permet toutes les suppositions. Drame personnel de l’artiste ou de ses proches ?

Cette souffrance invisible parce qu’intérieure, apparemment sans objet, volontairement non décrite par l’artiste, fait mystère et attire.

C’est dans l’œil du spectateur que va s’opérer l’alchimie. Cette image est intense. Elle dure. Elle prend son temps pour se révéler. Elle est forte dans le mouvement de l’émotion. Le spectateur peut y projeter son propre vertige.


Texte d'André Glardon, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

L’amateur d’art peut, on le voit, rester dans les nuages de son pétard et n’en percevoir que son fumet. Découvrez son profil dans ses propres fumerolles…

L’amateur d’art peut arpenter les ares des cimaises à l’affût des fards, simarres et brocarts. Brocards… si jacquard, foulard et mascara ne sont en accord  !

L’amateur d’art peut ingurgiter lard et caviar, avalant bavarois et savarins, gobant fars et fours. Pour ce casse-croûte, l’arlimentaire est toute sa culture.

L’amateur d’art peut être pochard, plus versé dans pinards et gargotes que dans nectars et palaces. Le départ de ce lascar, parfois impose le brancard.

L’amateur d’art peut se déplacer pour quelques savarts de nasard ou accords de guitare. Friand d’arpèges et de bécarres, il tintamarre au moindre malart.

L’amateur d’art peut n’être que bavard, fumeron en main pour éclairer l’ignare de passage. Il phare, jargonne devant son aéropage arc-bouté à son baratin.

L’amateur dard peut le brandir, arrhes à l’appui, et s’emparer d’une œuvre dare-dare. Muselée dans un placard, elle sera pantin de la bourse carnivore.

L’armateur d’art peut, sans en avoir l’air, vouloir mener l’artiste en bateau. Après le lâcher des amarres, c’est l’amer réveil sous l’espar disloqué.

L’amateur d’art peut être la mateuse d’art, généralement moins intéressée à découvrir les charmes des toiles qu’à dévoiler les siens.

Ces amateurs ne sont pas « amateurs », ils n’aiment pas !

Amateurs de hart, ils n’offrent à l’artiste que celle au bout de laquelle ils le pendront, saigné aux ars !
Des arnaqueurs ! Des fumistes !

Mais alors… qu’est-ce qu’un amateur d’art ?

Considérez l’œuvre… Un peu le brouillard… Quel arcane…
Même Jean-Pierre Humbert est fuligineux lorsqu’il commente son estampe :

« Ceci n’est pas un amateur d’art… »
Seul le fumeur de H emporte son adhésion !


Texte de Jacques Cesa, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Le graveur, véritable lithophage tout droit sorti de la falaise, marche vers la ville.

Il n’a pas le droit de se retourner. Sans la permission des Dieux, il vient de délivrer Eurydice de sa prison de chaux et de silice, en lui offrant une cigarette allumée.La meule de calcaire, vissée à double tour dans la serrure du cerveau, doit pomper l’image du visage d’Eurydice en négatif.

Plus tard, elle devra se reconnaître dans ce portrait dessiné par une mine grasse. Elle se reconnaîtra grâce au rejet de l’eau qui fera miraculeusement apparaître son visage.

Elle sera alors définitivement délivrée  !

Les veines-racines du graveur alimentent en encre noire les deux billes de ses yeux qui tournent comme les roulements de la presse à bras qui l’attend à l’atelier.

Les sentiers écervelés de sa mémoire vive ; sa dernière épreuve ; la grande presse qui fait la roue comme un paon égyptien !

Le graveur est dans tous ses états. Il avait pourtant bien retenu la leçon d’Orphée.

Eurydice attend sa confrontation finale avec le portrait négatif ; elle attend son tour, comme les autres habitants du quartier, enroulée comme une feuille de papier cuve, dans les schistes de la carrière.

Les deux seins gonflés par la fumée de la cigarette font éclater la chrysalide de boue séchée qui lui sert de corsage. Deux hirondelles migratrices avaient bâti leur nid ici ce dernier printemps.

Nous sommes en automne. Le court-métrage du graveur-lithographe se déroule à l’envers, à l’endroit de sa véritable mort.

Il était mort il y a 1’000 ans et plus ; il revit aujourd’hui, transfiguré, par l’image de son autoportrait.

Au-dessus de la falaise, une nouvelle planète scintille dans un ciel d’encre.

L’ancienne banquise des lavis gris et noirs venait de céder, sous les coups de boutoir répété du réchauffement de la planète. La moitié de l’humanité venait de disparaître.

L’arche du graveur flottait dans l’air, au milieu des flocons de lune. En délivrant Eurydice contre l’avis des Dieux, il venait de délivrer les autres habitants de la ville qui se mettent à danser en suivant les pas du graveur.

Les pas de sa prochaine gravure.