Jean-Pierre Humbert peintre et graveur

Oeuvre de la semaine

Texte de Philippe de Bellet, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

L’arbre nourrit les rêves de l’homme en lui procurant le papier pour les écrire. Voyez comme il s’agrippe au sol désespérément ( en fait il court à toutes jambes dans le vain espoir d’échapper à son sort funeste ) ! Que lui reste-t-il de son intégrité, désormais tronqué de sa tête ? Les feuilles qui s’envolent à la manière de cormorans au grand large pour lâcher leur cri, sont-elles ici les messagères des visions humaines ou plutôt du SOS arboricole ?

L’arbre vivait jusque-là tranquillement, tour à tour s’ombrageant du soleil à la belle saison, tenant chorale dans le vent du soir et pointant ses branches raides et nues dans la froidure hivernale en attendant le printemps. Voilà qu’il n’a d’autre choix que de constater que pour lui une page s’est tournée et que ses rêves, eux, se sont envolés pour de bon. Que l’homme soit égoïste et prétentieux, l’arbre le savait. Que l’homme soit sot, il le savait aussi. Car l’homme a beau prétendre que « les paroles s’envolent et les écrits restent » ( un célèbre dicton chez les bipèdes ), c’est archifaux ! Ici les deux s’envolent…

Si l’arbre a besoin de feuilles – les siennes uniquement – pour s’abriter, à l’homme, il faut celles des autres pour écrire ( car il n’en a pas, abstraction faite de sa feuille d’impôt, et dans certaines situations, d’une feuille de vigne ). Le comble c’est que l’homme, qui ne pense jamais à la conséquence de ses actes, fabrique des feuilles avec du bois et donc abat des arbres, alors que l’arbre, soucieux de vivre en harmonie avec les éléments qui lui permettent de s’épanouir, ne fait qu’emprunter le souffle d’Eole pour chanter. L’arbre partage et ne détruit rien ; l’homme saccage les arbres pour certifier par écrit qu’il ne le fait pas.

Pourtant, malgré ces désolants constats, il faut bien avouer qu’il est fort agréable à l’homme de prendre la plume pour écrire quelques mots, voire plusieurs lignes, sur une feuille de papier, et encore plus, de recevoir une lettre d’un être cher. La lire à l’orée d’une forêt ( tant qu’il en reste ), assis au pied d’un arbre, est un plaisir qui pour lui n’a pas son pareil !


Texte d'Emile Stolic, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Il a suffi d’une fraction de seconde à Jean-Pierre Humbert pour baptiser son œuvre Crépuscule. Pour la réaliser, il a travaillé peut-être une heure, un jour, une semaine ou plus. Ceci, le spectateur ne peut que le supposer et ensuite, l’oublier. L’important, ce qu’il veut savoir, c’est ce que l’auteur a voulu transmettre au public.

En scrutant sa création de tous les côtés, de gauche à droite, du haut vers le bas ou vice-versa, l’amateur constate qu’elle est en noir et blanc avec une dominante grise, ce qui correspond au titre. A peine visible, une maison est dissimulée dans l’ombre entre les blocs de pierres. Les nombreuses ramifications sombres d’un vieux tronc courbé aux multiples racines couvrent le ciel ne laissant que le centre du tableau libre pour la dernière luminosité diffuse qui éclaire les reliefs massifs des roches avec sa force faiblissante. Seule la perspective des arbres et de la rivière est encore visible pour les inciter à regarder ce qui se cache au pied du vieil arbre. C’est là qu’émergent des visages aux yeux curieux. Ils regardent dans toutes directions comme s’ils recherchaient quelque chose. Ils observent sûrement, ou écoutent peut-être, la manifestation passagère du crépuscule ? Les deux jeunes, couchés, confirment que le temps se modifie. Pour le garçon, c’est le crépuscule du soir, il dort. Pour la fille, les yeux encore ouverts et les cheveux ondulés, plutôt hérissés, c’est la beauté diffuse du moment qui la fascine et qui l’étonne. A première vue, tout est statique et silencieux. Mais non ! Le maître intervient et nous montre où et comment chercher la réponse. Avec plusieurs lignes parallèles, entrecroisées et élancées, qui traversent rapidement le ciel, il symbolise le mouvement. Le paisible crépuscule change d’aspect, devient dynamique et vivant. Les arbres en perspective nous guident vers le soleil et nous enseignent que les changements, jour et nuit, noir et blanc, sommeil et éveil, sont éternels. La rivière éclairée serpente et nous rappelle que tout bouge.

Le crépuscule n’est pas triste. Il est cet instant fugitif qu’il faut observer, apprécier et admirer.


Texte de Beat Kappeler, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

L’image séduit – la mondialisation est présentée comme un développement vital, dominant, naturel et équilibré. Après cette première impression, un doute s’installe. Qui ose présenter la mondialisation d’une manière si positive, quand les milieux autres que les économistes l’accusent, surtout les milieux de la culture ? L’artiste a-t-il une double pensée ? Le reflet, l’ombre légère au fond de l’image pourrait le prouver, tout comme les arbres assez sombres et au feuillage incertain. Montrent-ils l’éclosion des feuilles au printemps ou leur séchage d’automne ?

Mais l’artiste cherche l’expression, le message. S’il était opposé à la mondialisation, il forcerait le trait, il n’en resterait pas au message filtré des formes prises dans la nature, il montrerait les déchets de la civilisation mondialisée. L’observateur peut conclure au consentement de l’artiste : les arbres poussent, même fortement, ils sont arrangés d’une manière assez harmonieuse et ne présentent aucun trait de décadence, ils ne subissent rien. Au contraire, ils créent l’espace-monde. Ils instaurent la multitude, la diversité, mais tous ces arbres divers sont ancrés sur le globe – « one world ».

L’économiste est ravi, il trouve une âme sœur qui s’élève au-dessus du débat politicien et de courte vue. Car la mondialisation est la normalité, initiée il y a des millénaires déjà par les commerçants et par l’émulation culturelle des peuples et de leurs régents. L’historien Fernand Braudel l’a bien démontré. La non-mondialisation des nationalismes, des murs douaniers, l’absence de libre passage des personnes ne durait que trente ans, de 1914 à 1945.

J’aime donc ce tableau, sa fraîcheur matinale. Nous ne sommes pas à la fin d’une époque, mais à un nouveau début. Comme toujours, quand une nouvelle étape se dévoile, on trébuche quelquefois. On commet des fautes. Mais il ne faut pas s’arrêter, il faut apprendre à cultiver. Le monde est une pépinière de projets, de solutions.


Texte de Nicola Beaupain-Dubbeldeman, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Il était une fois, il n’y a pas si longtemps, un vieux grand-père, très très grand. Il avait un petit-fils qui était la prunelle de ses yeux. Cet enfant était doté de talents extraordinaires. Il savait nettoyer la terre, manier le marteau piqueur et sutout il comprenait tout ce que lui disait son grand-père.

Entre eux c’était simple, ils étaient maître et disciple, à tour de rôle.

Un beau jour, Ils partirent visiter une petite forêt que le grand-père avait repérée. Il faut dire que cet homme grand, avait reçu, lui aussi, bien des talents, qu’il avait eu soin de peaufiner. Son don à lui, était celui de voir. Il avait des yeux pour voir. Pour voir ce qui est et ce qui pourrait être.

Nos deux hommes donc, l’un adulte, l’autre portant encore des langes, sages tous deux, cheminaient main dans la main lorsque, soudain, de concert ils virent  l’incroyable… deux arbres magnifiques, animés d’une puissante énergie novatrice, portant à bout de branches et faisant partie d’eux des panneaux capteurs et distributeurs d’énergie de vie. Des arbres nouveaux, éclairant la nuit noire, capables de transformer la décrépitude en vie nouvelle… L’espoir pour le futur naquit dans le cœur du vieil homme. Il dit :
-    Tu vois mon petit, ici commence l’allée du progrès.
-    Eh, grand-père, dit le petit en levant la tête vers son grand ami,
    on dirait que tout va changer, hein ? Pour nous aider?
-    Oui bonhomme, c’est exactement ça.
-    Tu vois, l’aide vient toujours de là d’où on ne l’attend pas .
-    À nous de continuer ; il faudra défricher le chemin.
-    Ils se sont fait pousser des ailes pour nous.
-    Rentrons, dit le grand-père.

Revenus à la maison, ils dirent d’une seule voix à mère-grand : « On a vu les ailes du progrès ! » Et le petit d’ajouter : « les arbres nous aiment ». Mère-grand, très sage, conclut : « l’amour est grand ». Allez !


Texte de P.-Alain Pzest, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Là. C’est le grand vide qui s’ouvre.

Il est plein le vide, plein de rien en train de sourdre, par tous les trous du vide. Et même plus. On l’a à l’œil, le vide. Et haut. On le voit qui s’écartèle. Il s’écartèle tellement le vide qu’on en louche. On louche, saoul d’écart, de grand écart. Les paupières s’écartent tout grand, tout grand écart. En encart, dans la béance du vide, il y a le rien qui pousse, qui suce. Qui submerge, mouille les pieds du cube, les prés carrés. Et s’il s’y trouvait, cet écart entre les formes et l’éphémère ? Des mers d’efforts soutiennent des rues d’épures éparses. Arboricoles borborygmes. A l’envers du décor le spectateur appelle à cour, à tribord, quelque aide, à tort. Tortueuses hypothèses. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cubes alignés, Cuba Libre, cubitus qui balancent. C’est l’organisation du vide. Elle prend l’eau. Elle prend le temps d’éponger les errances de sa propre béance. Car enfin, elle est déterminée.

Et si le vide ne voulait juste rien ? Même pas dire. Peut-être la porte n’existe-t-elle que par son encadrement. Et le vide, par l’écart qu’il y a entre de part et d’autre. L’autre, Icare, et son comparse, Judas Iscariote, lorgnaient-ils tous deux vers le comblement du vide ? Mais le vide voit qui veut boire le vide, qui en est avide. L’avion – d’avis, l’oiseau – l’Icare tourne à vide et s’évide, s’étale et part. On a percuté le mur du rien, celui qui s’ouvre à chaque destin. Baiser tragique. Il y a l’irréductibilité du plein, bien sûr, mais le silence est la plus chaude des musiques.

Et si le vide, simplement, existait ?


Texte de Martine Silvestre, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Le crépuscule sur les épaules,
Nous cheminerons dans cette forêt de signes,
Nous oublierons les tables de formules,
Les preuves ininventives,
Les classeurs savants,
Les appareils à mensonges,
Les idées triées, empilées, répertoriées,
Nous avancerons dans cette échancrure du temps
Où les arbres offrent au ciel des marbres
Arrachés au ventre de la terre
Et parent leurs branches de feuillages effervescents.

Débarrassés de nos certitudes,
Nous sortirons des territoires balisés,
Nous palperons l’impalpable,
Nous saisirons l’insaisissable,
Nous écouterons les paroles des arbres
Et deviserons avec la pierre.
Nous nous abandonnerons à l’opaque forêt,
Enfiévrés de voluptés et d’angoisses.

De cette secrète échappée dans cet herbier royal
Nous sortirons métamorphosés.
Dans cette haute antichambre de l’aurore,
Nous aurons frôlé les ultimes secrets,
Nous aurons goûté aux rêves de rêves impossibles,
Et nous rapporterons de l’autre côté des terres dévastées.
L’or de ce crépuscule.


Texte de Philippe Virdis, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Entre-temps, l’âge de la pierre cède, l’espace d’une technologie, la place au béton mais entre-temps, la Sarine grande et généreuse dame, s’en moqua, poursuivant imperturbable et fiable sa mission d’allaitement énergétique de la cité.
Entre pierres et rocher, une soi-disant esthétique architecturale du goût des temps modernes s’est élancée d’un geste d’autant plus beau qu’il pourrait sembler inutile…

Que non puisque rien ne dit qu’il ne soit possible que l’on y entre.

Entre Jean et… Humbert ; je découvre Pierre ; n’y habiterait-t-il pas ? Pourquoi pas, lui qui se plait tant à désarchitecturer la réalité de sa ville, à virtualiser la réalité ; dis-nous Jean-Pierre, n’est-ce vraiment que ton pinceau qui soit si virtuel ou n’est-ce pas ton obsession, une sorte de rêve de toujours accélérer le temps ou au contraire de reculer le présent ?

Entre l’artiste et son public devrait-on imaginer un tel mur, opaque, étanche, que je ressens tel un blockhaus hermétique à tout dialogue, à tout vernissage ou exposition, une sorte d’anti-galerie ?

Entre Chatédrale et La mouche, entre Partagé, ta première gravure, et Un illuminé mis en lumière plus tard, entre 40 ans de créativité artistique et de partage avec le public, pas sûr que ton œuvre entre en totalité dans ce volume.

Entre donc ton œuvre dans les coffrets de la Bibliothèque cantonale universitaire afin qu’elle y vive longtemps, préservée des altérations, observée par les futures générations et qu’elle reflète pour tout le futur, les visions du passé exprimées au temps présent.

Entre nous subsistera toujours, outre l’amitié datant de notre enfance, le respect que j’éprouve envers l’artiste qui a réussi de son vivant déjà à se faire connaître et obtenu que son œuvre soit reconnue.


Texte d'Albert Noth, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Etrange image. Un coin de la ville de Fribourg bien connu. Mais qu’a bien voulu nous dire l’artiste en faisant apparaître au premier plan un énorme fossé rempli d’eau ? Comme la scène que nous découvrons se trouve devant la direction des finances cantonales, il faut croire que Jean-Pierre Humbert a eu en tête les déficits de l’Etat. En plus, le ciel orageux ne laisse pas entrevoir une amélioration de la situation, bien au contraire. Si tel était le cas, sa vision aurait été fausse. Les comptes de l’Etat affichent, aujourd’hui, une fortune nette non négligeable et une image allégorique nécessiterait l’ajout d’une montagne ou du moins d’un mamelon, symbolisant les coffres qui enflent en sous-sol.

Mais il pourrait également s’agir de l’impression d’un étudiant qui, sortant de Miséricorde après avoir appris qu’il a échoué aux examens, est confronté, dans sa détresse, à une immense déchirure.

Malgré tout, il y a de l’espoir. Les cigognes sont bien présentes. Elles couvent et nous rappellent que la vie continue…


Texte de Bernard Waeber, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

C’est le meilleur moment de la journée pour découvrir des trésors !

Aujourd’hui l’artiste a ramené dans ses filets une ville imaginaire, avec des maisons solides, arrimées au rocher, ouvertes vers l’extérieur par de multiples fenêtres et balcons. Des maisons aussi qui se disloquent pour envahir l’espace, cherchant soutien sur les nuages. Un peu plus loin la cathédrale des temps modernes, un grand miroir qui ne réfléchit rien, juste capable de couper le ciel en deux. Nul doute, nous sommes dans la tête de l’artiste, et nous y reconnaissons les contrastes que nous aimons, les contrastes qui jalonnent aussi notre propre perception des endroits où nous vivons. Mais cette ville, est-elle vraiment imaginaire ? Difficile de ne pas voir Fribourg, son escarpement, ses vieux murs et sa verdeur puisée dans l’eau. Est-ce le Fribourg du futur, celui que nous connaîtrons après le réchauffement de la planète ? J’ai l’impression que l’artiste le sait. Il a ressenti le besoin de scinder son monde en deux, avec des ciels de couleur différente. Nul doute qu’il a choisi de vivre sur l’îlot. Un arbre suffit pour s’appuyer et contempler l’univers, et le rebâtir à sa façon. L’artiste a cependant pris garde à ne pas couper les ponts avec ses semblables. Il partage avec eux ses rêves et ses nuages, ce bout de terrain et de réalité qui sont les siens et qu’il tente de faire passer d’un côté à l’autre de la déchirure. Sûr qu’il va y parvenir, tant est grande la force de son coup de pinceau.  A marée basse . Une manière aussi de nous rappeler que le monde renaît chaque jour et que nous, ses humbles citoyens, vivons au gré des vagues, bien souvent sans nous en rendre compte.

A quand  La marée haute, que nous sachions mieux ce qui nous attend ?


Texte d'Hubertus Von Gemmingen, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Rien n’indique que nous sommes au centre d’une ville, sur une place dite grande. De toute évidence, il s’agit d’un parking ressemblant à un jeu de marelle pour bagnoles. Mais les joueurs manquent. Peut-être parce que c’est dimanche. L’invitation à une séance – l’ultime ? – ne déplace pas les foules. Les pigeons sont entre eux. Calme, luxe et volupté pour l’avifaune, même si les toits qui lui restent en ville diminuent d’année en année. Ni spéculateurs ni architectes n’ont d’égard pour ceux qui souillent tout support. La pitié, c’est l’affaire des petites vieilles qui vident en cachette un sac de grains, faisant croire que c’est un cadeau du ciel. Le dimanche, il n’y a pas de cadeau, les dames sont à l’église.
Vu du pigeonnier dont l’ouverture en losange symbolise la vie, la toiture de la bâtisse ressemble à une réserve préalpine. Contrastant avec la crête douce du premier plan, le paysage escarpé des combles témoigne d’extensions diverses et d’un développement dont la précarité est inversement proportionnelle aux prétentions des propriétaires. Le seul élément durable étant l’intérimaire, le provisoire s’installe sur un site perdu entre cité médiévale et quartier à boulevard.

Maison de tir, halle de gymnastique, place du cirque à l’ombre d’une tour balourde : les alentours sont douteux. Au manque de sérieux correspond le désir de divertissement, une recherche de plaisirs d’abord louche, ensuite honnête, d’abord bourgeoise, ensuite alternative. Cinoche, club et bar, boutique pour meubles, livres, disques et vidéos, la bicoque attire un public de plus en plus volatile.

Or, avant le crépuscule d’une culture filant à l’anglaise, si ce n’est à l’américaine, il y a la chasse au profit. Le tissu urbain souffre de la passion du lucre. Contre toute attente, la spéculation aveugle crée un îlot vert. Les oiseaux survolant ce carré de nature sauvage au milieu de l’asphalte sont les seuls à jouir d’une vue d’ensemble ; pour les humains, la dernière séance est l’unique perspective.