Jean-Pierre Humbert peintre et graveur

Oeuvre de la semaine


Texte d'Etienne Chatton, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Ton sur ton de grisaille, manies d’enfant sénile
Qui conserve le temps dans ses boites à sardines
Quel architecte fou sur l’infini d’ennui
A planté ses mâchoires aux molaires de buildings ?

Le Ciel de traîne usé des printemps en souffrance
Bat l’écrasant rappel de la vie qui s’achève
Aux fenêtres aveugles, collées de purulences.
Une histoire sans mémoire de mort-nés écrasés
Levures et balayures d’époux irréprochables,

Ô Jupiter, lance Tes ponts, unis les sphères du dais astral
Fulmine dans l’azur Tes féroces fougères aux venins de crotales.
Hors du visqueux magma fais exploser nos rages abyssales.
Aux filles filiformes, cuissardes de cigognes, fulgure un jet de foutre.
Que Tes gongs d’hélium en musique jubilent des alphabets de feu
Au poitrail de pierre des montagnes, accroche Tes médailles.

Quand Tes furieux désastres emporteront nos alluvions
Tristes variations des morts en sursis, dont on enduit
La crevasse des rues et leurs sens interdits,
Aux cascades vêtues de blanches robes de moniales,
Rastas, loubards, rockers, servants de messes putassières,
Poignards de chair, gainés d’envie et de COLÈRE,
Reviendront assoiffer la part perdue des dieux.


Texte de Jean-Baptiste Magnin, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Parmi les quelque 600 représentations de la Tour de Babel, dont la célèbre version de Bruegel l’Ancien, la gravure de la Tour de Babel en Belzé de Jean-Pierre le Jeune apporte son bloc de molasse à l’édification du mythe.

Dans la Genèse selon Jean-Pierre, le berceau de l’humanité se trouve à Fribourg. Les hommes parlaient alors la même langue, le bolze, formaient un seul peuple et cultivaient moult moments d’amitié autour de manoilles rafraîchissantes. Un jour, le roi Nemrod IV de Zæhringen ordonne de bâtir une tour dont le sommet doit toucher les cieux. L’Eternel, divinement agacé par tant d’insolence, redoute que la réussite du projet incite les rêveurs de la cité à échafauder des salles de spectacle et des ponts de la Poya en veux-tu en voilà. Dieu fait parler aux hommes des centaines de langues pour qu’ils ne se comprennent plus puis les éparpille par toute la terre. La Tour de Belzè reste inachevée. Cette vue de Fribourg à la base solide mais dont les étages perdent l’équilibre dans les nuages me renvoie à ma piètre inaptitude: grandir en Nuithonie et ne pas être bilingue, untauglich zu Zweisprachigkeit.

« 3 p’tits tours et… Soyons humbles et déterminés, bâtissons là ou en Basse, mais construisons toujours », disent les Bolzes qui ont plus de trois tours dans leur sackelè. Ecoles et bibliothèques s’érigent autour de la patinoire. Un funi droit comme un i file vers l’Uni, rompant le ronron des remparts et des ponts en colimaçon. Des descendants des ouvriers de l’ancienne Tour reviennent s’installer en ville ; les langages se croisent et se mélangent. 3 p’tits tours et… représente une spirale harmonieuse, une ligne qui fait des révolutions pour que la terre tourne mieux. Si le bolze s’imposait comme langage universel, les conflits entre les nations s’apaiseraient.

Texte de Patrick Rudaz, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

C’était une nuit noire
Une nuit inquiétante où rien ne surgit d’une brume inexistante
Une nuit apaisante où les ombres absentes ne dessinent aucun monstre
Une nuit fraîche quand les esprits fouettent les sens.

Je suis descendu dans la rue, j’ai pris le chemin dans une pétillante pénombre. Un candélabre. Des phares automobiles. J’ai marché longuement à la recherche d’un peu de vie, d’une place, d’un parc, d’une promenade, d’une rue animée. Je n’ai rencontré personne. Rien vu ou presque.

C’était une nuit éteinte
Une nuit excitante où les corps s’enlacent et se lassent
Une nuit en toute quiétude où la peur s’efface dans les contrastes oubliés
Une nuit moite quand l’âme affleure les corps.

J’ai déambulé dans les rues basses, puis dans les rues hautes. Pas une robe, pas un escarpin, pas la moindre putain. J’ai vu des pierres et des fontaines, des cathédrales et des cafés. Et je n’ai parlé à personne. Rien dit, rien échangé ou presque.

C’était une nuit sombre
Une nuit affolante où le vent brûle la peau
Une nuit douce où la caresse soulage les peines
Une nuit chaude quand le sang afflue aux extrémités.

Dans l’œil de la rue, j’ai aperçu une femme, belle, qui dans le reflet d’un astre défaillant s’enfuyait à belle allure. Rien à voir, rien à dire. Je l’ai appelée, elle ne m’a pas répondu. Alors je suis rentré, seul. Et chez moi, couché sur un canapé noir, ma main… ou presque.

C’était une nuit sans lune.

Texte d'Emmanuel Schmutz, paru dans le livre "PAR DÉFAUT".

Les yeux étaient partis avec la joie du regard
laissant les orbites osseux
recueillir la nuit
cette encre
lisant les peurs de l’enfance
à l’homme endormi

Le temps rongeur
grignotait au sablier du cerveau
ses plages de rêves
quand l’esprit se donne à la déraison

Tout basculait
il essayait de se détacher du miroir
où il ne se reconnaissait plus
sa souffrance avait imprégné le tain
et le gardait prisonnier
de ses reflets

Le Cri de Munch
s’accrochait aux arbres de Soutine
tordus de douleur

Il avait fermé sa bouche
ses lèvres ressemblaient à une entaille de pierre
emmurant sa plainte

Il se rappelait alors avec douleur
la douceur du sucre
qui avait noirci ses dents

Restructuration, gravure de Jean-Pierre Humbert
Texte de Jean Steinauer, paru dans le livre "AIRe DE LIBERTÉ", Editions La Sarine.

Il eut un formidable rire, et Sa main s’abattit sur la croûte terrestre. On vit des fleuves disparaître et des montagnes s’engloutir, tandis que surgissaient des continents étranges, où poussaient des villes cubiques et des arbres fendus comme des corps de femme.

Il eut un grognement d’approbation, et Sa main doucement pénétra le monde caché. Du tranchant de Sa droite Il élargit le sillon des vallées, Sa paume effleura les plaines et massa les collines. Du bout des doigts Il caressa le profil des montagnes qui faisaient barrière à Sa progression, et Il les jugea inhospitalières. Puis Il replia Son index vers un point d’eau secret comme un nombril, et Il fixa le centre du nouvel univers.

Il eut encore un soupir, songea qu’il Lui faudrait encore créer Jean-Pierre Humbert pour que ce monde impossible un jour soit recréé. Et Sa main de nouveau bouleversa le relief.

Pleine Lune, lithographie de Jean-Pierre Humbert
Texte de Jean Steinauer, paru dans le livre "AIRe DE LIBERTÉ", Editions La Sarine.

Un morceau de planète
à la dérive dans le silence astral.
Un village isolé dans le soir
comme un son de cloche.
Une ferme à l’écart,
sous la ferme une cave,
l’atelier du lithographe.

Sur la pierre encrée de bleu,
le morceau de planète à la dérive
qui apparaît
porte un village isolé.

Mais une digue de séracs
le relie au centre du ciel
comme un cordon ombilical.

Les 3 arbres, gravure de Jean-Pierre Humbert

Texte de Jean Steinauer, paru dans le livre "AIRe DE LIBERTÉ", Editions La Sarine.

Si c’est le relevé d’un topographe, on peut chercher la ville modèle au nord ou au sud, songer à Pérouse, à Fribourg: soit une cité fièrement verticale et noblement vermoulue. On soupçonnera qu’une âme romantique, fascinée par les abîmes, a guidé la main du dessinateur. On imaginera, penché sur le papier, le front pensif d’un petit cousin de Victor Hugo.

Si c’est la coupe d’un géologue, où doit-on situer la faille ici reproduite, cet effondrement de falaises engloutissant des quartiers de ville? Comment dater le cataclysme qui a produit, dans l’écorce du globe, cette inclusion en forme de larme? La main qui a tenu la plume avec tant de précision dans le fantastique appartient, gageons-le, à un scientifique de l’espèce visionnaire, un arrière-neveu de Jules Verne.

Si c’est l’étude d’un botaniste, il faut avec lui s’émerveiller devant la force végétale. Racines qui disjoignent les dalles, rameaux qui écartent les murailles, troncs chevelus qui tiennent tête aux vents... Quand tout s’est effondré, la vie recommence au ras du sol, têtue comme un brin d’herbe. Le naturaliste qui exulte ici est un grand lyrique. Il a pour ancêtres Pline et Lucrèce, pas moins.

Mais peut-être sommes-nous simplement devant l’une de ces fables à grimper dans les arbres dont Jean-Pierre Humbert est coutumier. La minutie topographique, géologique et botanique de cette pointe sèche n’aurait alors d’autre justification que le plaisir perfide de nous égarer dans un rêve. Nous laisserons la question en suspens.

Au bord de la falaise, évidemment.

3 p'tits tours et..., gravure de Jean-Pierre Humbert

Texte de Jean Steinauer, paru dans le livre "AIRe DE LIBERTÉ", Editions La Sarine.

Vous prenez la route qui tourne, dit l’agent
ou bien: la ruelle qui monte
Façon de parler
Ce ne sont pas les rues qui se déplacent
mais la ville qui bouge
Une ville, ça se contorsionne comme une racine
ça s’étire comme un animal
Une ville ça cherche la lumière de tous côtés
comme un tournesol au bout de sa tige
Une ville ça pousse une maison comme une molaire,
en une seule nuit, laissant au jour des ruines éparses
comme des dents de lait sur l’oreiller
Une ville ça grandit comme un enfant,
sans que les adultes la comprennent
C’est tendu comme un doigt vers le ciel vainement
C’est triste comme un enfant qui pose une question sans réponse
Alors la ville baisse la tête et se laisse retomber
sur son banc de molasse
non sans faire, en guise de protestation,
trois petits tours
Et puis s’en va.

Texte de Jean Steinauer, paru dans le livre "AIRe DE LIBERTÉ", Editions La Sarine.

Identique sous les changeantes apparences d’un homme ou d’une femme, portraiturée jusqu’à l’obsession, cette face fascine : « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… »

Visage captivant, au sens fort et premier du terme. On en est prisonnier, on ne lui échappe pas. Il y a dans la frontalité du motif quelque chose d’envoûtant, une impérieuse invite à l’immobilité. Planté droit dans les yeux, le regard fixe, il cloue au sol. Mais ce visage n’a pas d’épaisseur ni de volume, il est dépourvu de chair, de consistance, de réalité humaine. Il existe en deux dimensions seulement sur le papier, comme un rêve, un reflet, comme une image de cinéma sur un écran.

Visage énigmatique, masque à l’instant de se décrocher du visage, une fraction de seconde avant la vérité. Il pose la question du sphinx. Je suis immobile comme le marbre et plus figé qu’une statue, mais tout annonce en moi l’écroulement, la fuite ou la dissolution, qui suis-je ? Le temps.

Jean-Pierre Humbert veut arrêter le temps. Il cherche inlassablement à fixer ce visage qui attire et inquiète à la fois, ce regard bientôt pétrifié, ces formes humaines en train, déjà, de se fossiliser. Les vivants alentour tombent comme les feuilles, en silence.

Vertige de la chute.


La dernière séance - 1987-88-2005
Estampe numérique

Sur l’écran gris du quotidien un pigeon prend son envol. Un dernier sourire au photographe et en route pour Hollywood. Les pigeons croient à leur bonne étoile.